LA GRANDE PELOUSE DE L’ÎLE DE CAEN
TABULA RASE ET VILLE SUR MESURE
Quatrième Biennale d'Architecture et d'Urbanisme de Caen

La pelouse que nous réalisons au centre de l’île de Caen est élémentaire.
Elle me fascine pourtant.

Cette pelouse est un héritage : Philippe Panerai l’avait tracée lors de sa mission pour la presqu’île portuaire. Vaste triangle ouvrant la vue au nord sur l’Abbaye aux Dames, cet espace public majeur définit, selon son projet déjà ancien, les limites d’îlots constructibles.

Bien que le plan ait été totalement bouleversé par la construction de deux bâtiments publics à l’échelle intrigante, bien qu’encore aujourd’hui les autres constructions à venir son inconnues, nous avons fait le choix de mettre en œuvre rigoureusement cette pelouse.

Il est désormais commun de considérer le vide comme un bien précieux des aménagements urbains. Mais parfois ce vide a le statut ambigu pour les architectes de « non bâti ». Aussi, l’espace public en général, les places, les jardins parfois même l’agriculture sont qualifiés de vides.

Au cœur de l’île de Caen d’autres avant nous, architectes et paysagistes, avaient proposés d’importantes plantations d’arbres et différentes hypothèses de recomposition. J’ai parfois été tenté d’installer quelques bosquets, comme une mesure conservatoire, inquiet des confrontations entre édifices à venir.

Cependant, nous avons littéralement et rigoureusement mis en œuvre cette pelouse.

Et j’aime la démesure qu’elle installe : l’absence totale d’éléments de référence d’échelle met les grands bâtiments du site – eux même difficilement étalonables – dans une situation spatiale qui me réjouit. Je redoutais les confrontations et au contraire l’abstraction de ce vide créé une unité imprévue en donnant le même statut à chaque objet. Cela évoque la beauté de certains collages d’architectes où les bâtiments d’un quartier sont détourés et posés sur une feuille blanche, tout comme la beauté de certains catalogues de musées où des objets hétéroclites semblent rassemblés hors de tout contexte avec, cependant, des cohérences insoupçonnées.

Il s’agit bien de mise en œuvre et de rigueur. Mais une telle pelouse pourrait aussi évoquer la pauvreté originelle des espaces verts des grands ensembles. Mais cette pauvreté était le résultat d’un processus par défaut : défaut de moyens et défaut de dessin.

La Pelouse de l’île de Caen est une architecture.

L’ouvrage est rudimentaire et cette revendication peut paraître dérisoire. Pourtant je crois que nous avons atteint le seuil critique de cette essence. Cela tient à l’horizontale parfaite que nous avons tendue d’une rive à l’autre. L’horizontale n’est pas une solution naturelle sur ces terres de remblais aux formes irrégulières où se sont inscrits depuis des décennies rues et bâtiments. C’est même en contradiction avec certains automatismes de la profession qu’avec détermination nous avons décidé de faire table rase.

Car c’est en effet l’artifice de ce nivellement qui confère abstraction et démesure à ce modeste espace public.

De sorte qu’une pelouse dressée n’est ni un espace vert ni la partie d’un parc, ni l’évocation forcée d’une prairie historique. Je me souviens que Michel Corajoud admirait les pelouses à Annecy et aussi la plaine de Plain Palet à Genève avant sa transformation récente en esplanade.

Je me souviens aussi de son obsession, que nous jugions formaliste, pour les tracés et les nivellements. C’est pourtant cette attention, coûteuse compte tenu de la taille du site, qui confère à cette pelouse héritée son statut et son essence ténus.

Grande pelouse et petite Tabula Rasa inoffensive

 

Tabula Rasa et ville sur mesure

Si on songe aux quelques terrasses qu’a su installer Le Nôtre sur les lignes de crêtes à Meudon et à Saint Germain – autrement plus spectaculaires que notre installation de creux de vallée – quelques évidences viennent à l’esprit : ces architectures relèvent, amplifient, subliment ou transcendent la géographie naturelle de la vallée de la Seine.

On suppose qu’aucune commission des sites n’en autoriserait aujourd’hui la construction et que les défenseurs des paysages de tout poil dénonceraient profanation et perte d’identité. Pourtant ces architectures nous apparaissent précisément et puissamment localisées et singulières.

On songe aussi que si Versailles est l’invention de la ville classique, comme l’écrivaient Panerai avec Castex, c’est bien grâce au travail de Le Nôtre qui intériorise et « artialise » les grands tracés de chasse de la plaine de Versailles dans l’enceinte du parc, cet tracés servant à leur tour, par une sorte d’effet miroir qu’opère le Château, de matrice des formes de la ville.

J’aime voir Versailles, non comme la projection d’un modèle sur un territoire, mais bien comme la révélation et la sublimation des singularités d’un territoire.
En cela on pourrait dire que, contre toute apparence, Versailles est une ville sur mesure et j’aime penser que l’architecture des jardins y est pour beaucoup.

De l’autre côté de l’Atlantique, certains systèmes de parcs de la fin du 19e siècle m’apparaissent également comme l’invention de singularité et comme fondements de formes urbaines.
Ce sont les préalables à d’autres villes sur mesure où tout tient dans la révélation de la géographie naturelle et plus encore dans son amplification artificielle.
Là encore il s’agit d’architecture, il s’agit de cette capacité à transcender les singularités.

Bien sûr, nous devons être attentifs à toutes les continuités écologiques. Naturellement nous sommes curieux des traces que laisse l’Histoire.

Mais surtout, j’ai la conviction que la rigueur du travail d’architecture peut créer les conditions d’une ville sur mesure.